Par Anne-Charlotte Laugier — Charlotte tout court
Il y a des pièces dont on sort en parlant très fort, d’autres qui vous imposent le silence. Et puis il y a celles qui continuent à vous accompagner longtemps après la dernière réplique.
Cette année, trois spectacles ont particulièrement retenu mon attention. Trois écritures, trois univers, trois manières de nous raconter. Du libertinage impitoyable de Laclos aux destins contemporains d’Alexis Michalik et de Tanguy Viel, le théâtre nous rappelle qu’il reste un formidable observatoire des passions humaines.
1. Les Liaisons dangereuses : Delphine Depardieu, impériale marquise de Merteuil

Il fallait une certaine audace pour adapter au théâtre le roman épistolaire de Choderlos de Laclos. Comment transformer cette correspondance venimeuse en une véritable mécanique dramatique sans perdre la beauté de la langue ?
Arnaud Denis y est parvenu avec une adaptation resserrée, élégante et particulièrement cruelle.
Au centre de cette partie d’échecs amoureuse, Delphine Depardieu campe une marquise de Merteuil redoutable. Face à elle, Valentin de Carbonnières incarne un Valmont dont la séduction dissimule une violence implacable.

Ce qui frappe dans cette adaptation, c’est la modernité du propos. Derrière les dentelles et les conventions aristocratiques du XVIIIe siècle se jouent des rapports de domination qui n’ont rien perdu de leur actualité. Merteuil refuse la place assignée aux femmes, mais sa conquête du pouvoir passe par la destruction des autres.
Une héroïne féministe avant l’heure ? La question mérite d’être posée. Laclos ne nous offre ni une victime exemplaire ni une femme émancipée au sens contemporain. Il invente un personnage infiniment plus ambigu, dont l’intelligence fascine autant que la cruauté effraie.
Arnaud Denis, une disparition bouleversante
Impossible aujourd’hui d’évoquer cette mise en scène sans penser à son créateur.

Le 22 septembre 2026, Arnaud Denis est mort à 43 ans, en Belgique, après avoir eu recours à l’euthanasie. Depuis une intervention chirurgicale en 2023, le comédien et metteur en scène décrivait des souffrances devenues insupportables. Il avait fait de son expérience un combat public pour alerter sur les complications des implants anti-hernie.
Delphine Depardieu, son amie proche, était à ses côtés jusqu’à la fin. Lors de ses obsèques, elle a promis de poursuivre son combat.
Couronnée du Molière 2025 de la meilleure comédienne dans un spectacle de théâtre privé, Delphine Depardieu livre une marquise de Merteuil aussi souveraine que vénéneuse. Une consécration pour la comédienne, mais aussi pour l’adaptation d’Arnaud Denis, dont la mise en scène, nommée aux Molières, a également été distinguée par le Syndicat de la critique. Depuis la disparition du metteur en scène, en septembre 2026, cette réussite artistique prend une résonance ineffable.

Sa mise en scène des Liaisons dangereuses demeure le témoignage d’un artiste amoureux des textes, des acteurs et de la scène.
Un théâtre de la passion et de l’intelligence, auquel il est difficile de ne pas rendre hommage.
2. Passeport : Alexis Michalik, ou le théâtre comme formidable machine à raconter
Avec Passeport, Alexis Michalik nous entraîne loin des salons aristocratiques, dans la jungle de Calais.

Issa, un jeune Érythréen, a perdu la mémoire. Il ne lui reste qu’un passeport, objet dérisoire et pourtant essentiel dans un monde où l’identité administrative conditionne si souvent l’existence.
Autour de lui gravitent d’autres destins, d’autres parcours, d’autres espoirs.
Michalik possède un talent particulier : celui de construire des récits où les histoires individuelles se croisent et où la mécanique théâtrale donne du mouvement à des questions de société parfois écrasantes.
Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont une question politique devient une aventure humaine. Comment raconter l’exil sans réduire les personnages à leur condition de migrants ? Comment faire entendre des voix singulières derrière les débats collectifs ?
Passeport propose une réponse par le récit, l’énergie de la troupe et l’émotion.
Une pièce qui rappelle que le théâtre peut aussi nous obliger à regarder ceux que nous croisons sans toujours les voir.
3. Article 353 du Code pénal : quand la justice rencontre la conscience
Changement radical d’atmosphère avec Article 353 du Code pénal, adapté du roman de Tanguy Viel par Emmanuel Noblet.

Nous sommes en Bretagne. Martial Kermeur a jeté un homme à la mer. Face au juge, il raconte comment il en est arrivé là.
L’histoire pourrait être celle d’un simple fait divers. Elle devient une réflexion autrement plus vertigineuse sur la responsabilité, l’humiliation sociale et les limites de la justice.
Car peut-on comprendre un crime sans comprendre tout ce qui l’a précédé ?
Au fil du récit surgissent la faillite, les promesses trompeuses, les espoirs déçus et cette lente mécanique qui conduit un homme ordinaire à commettre l’irréparable.

L’adaptation d’Emmanuel Noblet fait confiance à la puissance de la parole. Le théâtre n’a pas besoin de multiplier les effets lorsqu’un récit est suffisamment fort pour convoquer tout un monde. Et c’est peut-être là que réside son intelligence : nous placer dans une position inconfortable, entre le jugement et la compassion.
Passeport a quitté les seules frontières du théâtre pour entrer dans le débat public.
En juin, la nouvelle municipalité RN de Castres décide de déprogrammer le spectacle, initialement prévu en février 2027. Une décision qui provoque une vive polémique et soulève une question fondamentale : jusqu’où le pouvoir politique peut-il intervenir dans la programmation artistique ?
Alexis Michalik dénonce une censure. Le maire invoque sa liberté de choix en matière culturelle. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, condamne quant à elle une annulation motivée par les opinions politiques de l’élu.
L’affaire prend une tournure presque ironique : une pièce qui raconte la difficulté de trouver sa place dans une société se voit elle-même refuser une place sur une scène municipale.
En réaction, le Théâtre d’Auxerre (où j’ai été formée en tant que comédienne) choisit de programmer le spectacle. Une manière de rappeler que le théâtre n’est pas seulement un divertissement : il demeure aussi un espace de confrontation des idées et de liberté artistique.
Trois pièces, une même question : que faisons-nous des autres ?
Une aristocrate qui manipule, un exilé qui cherche sa place, un homme qui tente d’expliquer son geste.
À première vue, ces trois univers n’ont rien en commun. Pourtant, ils interrogent tous, à leur manière, les rapports de pouvoir, la liberté individuelle et notre capacité à comprendre autrui.
C’est ce que j’aime au théâtre : cette possibilité de changer de vie pendant une heure ou deux, de traverser des époques, des conditions sociales, des existences qui ne sont pas les nôtres.
Et de sortir de la salle avec davantage de questions qu’en y entrant.
Anne-Charlotte Laugier — Charlotte tout court
Les spectacles :
- Les Liaisons dangereuses, adaptation et mise en scène d’Arnaud Denis, Comédie des Champs-Élysées. Spectacle joué de septembre 2024 à juillet 2025.
- Passeport, d’Alexis Michalik, Théâtre de la Renaissance, Paris.
- Article 353 du Code pénal, d’après Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet, Théâtre du Petit Saint-Martin, Paris.



