Jean-Loup Hubert et sa compagne Anne-Charlotte Laugier
Jean-Loup Hubert @anne-charlotte-laugier

Vingt-deux ans après Trois petites filles avec Adriana Karembeu et Gérard Jugnot, Jean-Loup Hubert, Césarisé pour son film culte « Le grand chemin« , tourne « Vivre encore » au smartphone, sans équipe, si ce n’est Fanny, une jeune monteuse extrêmement talentueuse. Autodidacte, Jean-Loup a quitté l’école à 15 ans et garde six scénarios dans ses tiroirs. Dans ce nouveau film, dont je suis l’héroïne principale, nous nous retrouvons de l’autre côté de la caméra : après l’avoir dirigé, il avait joué dans mon court métrage Ma vagabonde présenté au Festival de La Ciotat.

Je connais Jean-Loup Hubert comme cinéaste, mais aussi à travers nos films. Dans Ma vagabonde, il était comédien. Dans Vivre encore, il est derrière la caméra et je tiens le rôle principal. Cette rencontre artistique donne un relief particulier à l’entretien : nous parlons de cinéma, bien sûr, mais aussi de ce qui pousse un homme à continuer de créer quand les financements ne suivent plus.

Anne-Charlotte Laugier et Jean-Loup Hubert
Jean-Loup Hubert et Anne-Charlotte Laugier

Au premier abord, Jean-Loup Hubert peut sembler sérieux, peu chaleureux. Il sait ce qu’il veut : c’est oui ou c’est non. Avec lui, ça passe ou ça casse. Mais derrière cette réserve, je retrouve un homme qui observe sans relâche, attentif aux détails et aux êtres. Il les garde en mémoire, les laisse mûrir, puis les nourrit dans ses films. Sa tendresse pour les gens n’est pas toujours démonstrative ; elle se devine dans son regard.

Six scénarios dans les tiroirs

Depuis Trois petites filles, réalisé en 2004, Jean-Loup Hubert n’a plus tourné de film. Les histoires, pourtant, ne manquent pas : six scénarios attendent encore dans ses tiroirs, prêts à être réalisés. « Un scénario ou un dialogue, quelle que soit sa qualité, ne garantit pas les financements qui permettront au film d’exister. Le paradoxe, c’est que je ne pense pas avoir moins de talent qu’à l’époque où j’ai écrit Le Grand Chemin. C’est simplement qu’on ne lit plus mes scénarios. On doit considérer que je suis has been, ou peut-être mort. Mais ce n’est pas le cas. J’ai de très beaux sujets, magnifiques, qui ne demandent qu’à être financés pour être tournés demain », me confie-t-il avec une ironie assez jubilatoire.

En 2026, à 77 ans, il reprend la caméra avec Vivre encore, un moyen métrage tourné au smartphone et avec une équipe réduite. Un film à huis clos, traversé de flashbacks, où il saisit des moments personnels et intimes, des histoires d’amour, la vie courante. « Quelqu’un qui se désespère de voir le monde aller à vau-l’eau et qui n’y trouve plus sa place. »

Photo tournage « Vivre encore »

Ce tournage, sans les moyens des productions qu’il a connues, lui offre une liberté nouvelle. « Je découvre une liberté qui n’a pas de prix, une légèreté, une disponibilité quasi permanente. » Son regard, lui, n’a pas changé : « Mon regard de cinéaste, c’est de saisir la vie. »

Photo tournage « Vivre encore »

La vie est partout autour de lui. « Il y a des richesses insoupçonnées dans l’histoire, dans les lieux où se déroulent ces histoires, dans la mémoire même de chaque individu. Il y a des scénarios partout. La rue est pleine de scénarios, la vie est pleine de scénarios, voire improbables. Il suffit de se pencher pour les ramasser. »

Jean-Loup Hubert : autodidacte, un regard singulier sur les acteurs

Jean-Loup Hubert a quitté l’école à 15 ans. Il s’est formé en autodidacte, et cette trajectoire éclaire peut-être sa manière de regarder les gens hors des cadres établis. Il a toujours cru aux interprètes que l’on ne remarque pas forcément au premier regard : « Des gens lambda, dans un village, dans un endroit… parmi eux, il y a toujours ce que j’appelle des comédiens naturels. »

Il prend l’exemple du camelot : « Le camelot sur les marchés, avec sa faconde… Même la ménagère avec son cabas, quand elle répond au marchand, elle est juste. Elle n’est pas fausse. Elle ne chante pas pour répondre au camelot. C’est un échange de dialogues vivant, crédible. Pourtant, ce ne sont pas des comédiens. »

À ses yeux, il ne s’agit pas de transformer ces personnes en acteurs, mais de savoir les reconnaître et les filmer. « Le camelot, si je le mets dans une étale, il va reprendre son truc, il aura le bagout, il ne l’aura pas perdu. » La même intuition vaut pour les enfants, les adolescents, les jeunes adultes ou les personnes âgées : « Soit ils sont comédiens naturels et ils le seront toujours, soit ils ne le seront jamais. »

La direction d’acteurs, il la décrit moins comme une technique que comme une capacité à trouver ces présences. « Je sais trouver parmi les gens lambda des gens qui sont des comédiens naturels. » Et sur les écoles de théâtre, il lance : « Tous les grands comédiens vous le diront : évitez de passer par les cours de théâtre. »

« Je suis libre »

Avec son smartphone, Hubert n’a plus besoin de travellings, de gros éclairages ni d’un chef opérateur pour capter une scène. « Je n’ai besoin ni de travelling, ni de chef opérateur pour faire la lumière, ni d’engager des stars bankables pour pouvoir monter mon film financièrement. Je suis libre. »

Est-ce artisanal ? « Pas tant que ça », répond-il. « J’ai l’expérience d’une dizaine de longs métrages. Donc je sais ce que je filme et pourquoi je le filme. » Jean-Loup Hubert se souvient des tournages avec de grandes équipes, lorsqu’il fallait recréer l’intimité d’un moment quotidien au milieu du matériel et des techniciens. Au moment où le réalisateur dit « moteur », explique-t-il, comédiens et cinéaste doivent faire abstraction de tout ce qui les entoure.

Il reconnaît que ce retour avec des moyens réduits le rend « modeste ». Mais il y trouve aussi un défi : « C’est comme un challenge, un pari que j’ai envie de réussir. C’est excitant ! »

« La roue tourne »

Jean-Loup Hubert évoque le temps qui passe sans détour. « La roue tourne. Des générations succèdent aux autres, elles nous poussent vers le gouffre et prennent leur place. » Il ne s’en offusque pas : « Il est normal que les jeunes aient l’ambition de prendre la place que les anciens ont occupée. »

Jean-Loup Hubert avec sa dernière vraie caméra en 2004 sur « Trois petites filles »

À 77 ans, il pense à la mort autant qu’à la vie : « L’angoisse, elle est autant de vivre que de mourir, c’est la même chose. C’est la même peur fondamentale qui nous anime tous ou nous inhibe tous. » Pourtant, la création demeure. « Moi, je viens d’avoir 77 ans, mais j’ai l’imagination d’un gamin de 16 ans. J’ai la même chose, le même regard sur les gens, les mêmes choses à dire d’eux, la même générosité de regard. »

Ce regard va vers des vies souvent peu racontées. « Voir chez des gens très modestes qui ont des vies aussi intéressantes que des stars du showbiz ou des bobos parisiens », voilà ce qui continue de l’animer. Il ne nie pas le plaisir du succès : « Si les millions d’entrées me tombent dessus, je suis ravi. Je récolte des fruits. Mais ce n’est pas ça qui me motive. »

Ce qui compte davantage, ce sont les émotions qui restent chez les spectateurs. « Ce que je sais qui est merveilleux et qui me survivra, ce sont les émotions que les gens ont vécues, ressenties en voyant mes films. » Il reçoit encore des témoignages de mères et de grands-mères qui revoient Le Grand Chemin avec leurs enfants et leurs petits-enfants. En mars 2027, le film fêtera ses quarante ans.

« Ce sont des films qui ne peuvent pas vieillir », estime Jean-Loup Hubert, parce qu’ils réveillent des sensations enfouies : l’enfance, l’adolescence, les premières histoires d’amour. « Je propose de montrer dans une salle obscure, sur un grand écran, cette vie quotidienne banale à laquelle personne ne prête plus attention. » La magie, pour lui, tient à cela : « Ils se reconnaissent, ils retrouvent la mémoire de leur enfance. Ça leur revient à l’esprit : “Ah oui, moi aussi, j’ai joué, j’ai fait des cabanes dans les arbres.” C’est ça, la magie. »

« Raconter l’humain »

Jean-Loup Hubert sait que les générations se succèdent, mais il continue à filmer, à écrire, à observer. Six scénarios attendent encore dans ses tiroirs ; Vivre encore est en postproduction. Il écrit aussi pour le théâtre, sans y voir un autre métier : « Pour moi, c’est le même travail. J’ai envie de raconter sur une scène, dans un théâtre ou dans un film exactement la même chose : l’humain. L’humain ! »

Que peut-on lui souhaiter pour la suite ? « Que je continue à porter un regard amoureux, à la fois critique, à la fois dans le doute, à la fois dans l’interrogation. » Parler des gens, décrit Jean-Loup Hubert, c’est aussi les interroger : « Qu’est-ce qui les pousse à vouloir exister encore alors qu’ils connaissent le début et la fin ? Ils sont nés, ils vont mourir, ils le savent. Et donc, entre ça, qu’est-ce qu’ils font de leur vie ? »