À Paris, Rachel Hardouin réinvente les quatre éléments chez Underline. Onze voûtes, quarante artistes et un mystérieux cinquième élément à découvrir.
Au 372, rue de Vaugirard, un ancien passage oublié sous la voie ferrée se métamorphose en territoire de création. Art contemporain, artisanat d’art, installations immersives et réflexion sur notre monde : pour sa première exposition, Underline explore les quatre éléments. Mais sa commissaire, Rachel Hardouin, en a imaginé un cinquième. Visite guidée d’un lieu singulier, en compagnie d’une femme qui connaît l’art de faire dialoguer les artistes.

Rachel Hardouin, galeriste et Comissaire d’exposition 
Sous Paris, un nouveau territoire pour l’art
Il est des lieux dont on ne soupçonne pas l’existence. Des endroits que l’on longe sans les regarder, des espaces endormis qui attendent qu’un regard les réveille.
Au 372, rue de Vaugirard, dans le quinzième arrondissement de Paris, Underline appartient à cette catégorie.
Onze voûtes successives, dissimulées sous une ancienne infrastructure ferroviaire, composent désormais un passage où se rencontrent l’art contemporain et l’artisanat d’art.
Longtemps délaissé, parfois utilisé comme parking, cet espace oublié depuis plus de vingt ans connaît aujourd’hui une renaissance inattendue.
Pour découvrir ce nouveau territoire artistique, j’ai retrouvé Rachel Hardouin, galeriste du 15 Martel Paris et commissaire de l’exposition inaugurale Les Quatre Éléments.
Rachel, que je connais depuis longtemps, possède cette qualité rare : elle ne se contente pas de montrer des œuvres, elle les raconte, les relie, les accompagne. Elle sait ouvrir des portes, au sens propre comme au figuré.
Ce jour-là, elle sera notre guide à travers un dédale de voûtes, de matières et de visions artistiques.
Rachel Hardouin, passeuse d’art et d’histoires
« Nous sommes sous la ligne de chemin de fer et de promenade de la petite couronne sud de Paris, m’explique Rachel en présentant le nom du lieu. Underline, littéralement « sous la ligne », relie la rue de Vaugirard à la rue du Hameau. On traverse ainsi un pâté de maisons en passant d’une œuvre à l’autre. La proposition est aussi architecturale qu’artistique : redonner une destination à un lieu oublié et faire de ce passage une expérience« .
Pour cette première exposition, Rachel Hardouin a réuni, selon ses indications, 43 artistes.
Sculpteurs, peintres, céramistes, graffeurs, sérigraphes, créateurs de livres uniques et artisans d’art y engagent une conversation entre les formes, les techniques et les sensibilités.
« Ce qui m’intéresse, c’est cette communion entre le regard et l’innovation de l’artiste, et le savoir-faire manuel ancestral de l’artisan. ». La formule de Rachel Hardouin résume l’ambition d’Underline : refuser les frontières trop confortables entre beaux-arts et métiers d’art.
Les quatre éléments, ou comment donner forme à l’invisible
« Le feu, l’eau, l’air et la terre constituent le fil conducteur de cette première édition, poursuit Rachel. Chaque artiste a été invité à présenter des œuvres entrant en résonance avec l’un de ces éléments« .
Mais Rachel Ardouin ne voulait pas se laisser enfermer dans une lecture trop littérale du thème : « Je n’étais pas satisfaite d’être enfermée dans la contrainte des quatre éléments. Pour moi, il y en a cinq. »
Et c’est précisément ce cinquième élément qui donne à la visite sa dimension la plus inattendue.
Car au-delà des matériaux, des formes et des installations, l’exposition interroge ce qui relie l’être humain à son environnement, à son histoire, à son identité.
Ce que l’on voit, mais aussi ce qui échappe au regard.
Marie Mons : une Vénus contemporaine surgie des glaces
Au terme du parcours, une œuvre immersive de Marie Mons, née d’une résidence artistique en Islande, nous entraîne dans un univers de glace, de corps et de métamorphose.
Une femme surgit nue d’un lac gelé, telle une Vénus contemporaine.
« L’image possède une force presque mythologique. Elle évoque à la fois la naissance, la vulnérabilité et l’affirmation de soi« . Rachel y voit une interrogation sur le territoire, l’identité et la connaissance de soi, nourrie par une démarche croisant création artistique et différentes disciplines intellectuelles.
La performance fait surgir une question essentielle : de quoi sommes-nous faits, au-delà de notre apparence et de notre histoire visible ?
Le cinquième élément prend alors une dimension profondément humaine.
Il n’est plus seulement question de nature, mais de présence au monde.
Hélène Barrié : les abeilles, les femmes et le travail invisible
Autre rencontre marquante de cette traversée : l’univers d’Hélène Barrié.
L’artiste consacre notamment une installation à la vie des abeilles et à leur organisation collective.
Environ 150 formes d’essaims, réalisées à la main par le tricot et la broderie, composent un ensemble accompagné d’un environnement sonore évoquant le bourdonnement des insectes.
Le visiteur entre dans un monde minuscule, complexe, essentiel à l’équilibre du vivant.
Mais l’œuvre dépasse la seule observation de la nature.
Face à cette installation, huit robes anciennes en coton, brodées et retravaillées à la cire d’abeille, évoquent une autre réalité : « Le travail des femmes, celui des ouvrières, des mains anonymes et des gestes invisibilisés« .

Le rapprochement est saisissant.
À travers les abeilles, Hélène Barrié nous parle de coopération, de transmission, de sacrifice et de reconnaissance.
L’art devient ici une manière de rendre visible ce que nos sociétés regardent trop peu.
L’art contemporain et l’artisanat d’art, enfin réunis
L’une des idées les plus séduisantes d’Underline réside dans cette volonté de faire dialoguer des univers que l’on oppose trop souvent.
D’un côté, la création conceptuelle, l’installation, l’expérimentation artistique.
De l’autre, la matière, le geste, le métier, les savoir-faire transmis de génération en génération.
Or, pourquoi faudrait-il les séparer ?
Rachel Hardouin défend une vision de l’art dans laquelle les mondes intellectuel, numérique et manuel ne sont pas cloisonnés, mais participent d’une même aventure créative.
Cette conviction se retrouve jusque dans la boutique du lieu.
Aux côtés des œuvres présentées dans l’exposition, les visiteurs peuvent découvrir des sérigraphies, des lithographies, des tirages, des objets d’art et des créations proposées à des prix plus accessibles.
« Une manière de rappeler que l’art n’a pas vocation à demeurer exclusivement dans les musées ou chez les grands collectionneurs« , développe Rachel. Il peut aussi entrer dans les maisons, accompagner les vies et circuler entre les générations« .
Underline, bien plus qu’une galerie
Underline ne se résume pas à ses onze voûtes.
À l’entrée, une boutique accueille le visiteur, tandis qu’un espace de restauration permet de prolonger la découverte autour d’un verre ou de quelques produits régionaux.

Le lieu entend également accueillir, à terme, des événements, des rencontres, des tournages ou des manifestations privées.
Cette pluralité correspond à une évolution intéressante des espaces culturels contemporains : ils ne sont plus seulement des lieux où l’on regarde, mais des lieux où l’on se rencontre, où l’on échange, où l’on prend le temps.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable cinquième élément de cette exposition.
Non pas dans une matière supplémentaire, mais dans ce qui circule entre les œuvres, les artistes et les visiteurs.
Une forme de lien.
En quittant Underline, on garde le sentiment d’avoir traversé bien davantage qu’un pâté de maisons.
On a traversé des univers, des gestes, des imaginaires.
Et l’on se dit que Paris recèle encore quelques beaux secrets, pour peu que quelqu’un sache nous en ouvrir les portes.
Ce jour-là, notre passeuse s’appelait Rachel Ardouin.
Informations pratiques
Exposition : Les Quatre Éléments – Première #1
Lieu : Underline, 372 rue de Vaugirard, 75015 Paris
Commissariat d’exposition : Rachel Ardouin
Dates : à partir du 18 septembre 2026. Fin initialement annoncée au 30 octobre, prolongation éventuelle à confirmer.
Horaires annoncés lors de l’entretien : du mercredi au samedi, de 11 h à 23 h.
Site : www.underline.paris
Article et entretien : Anne-Charlotte Laugier — Charlotte tout court.
Mon coup de coeur pour Xavier Devaud et Robert Jaso que Rachel a mariés « artistiquement » et dont la collaboration s’avère émouvante.


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