Claire Marin, peintre calligraphe installée à Sète, explore les liens entre les écritures anciennes et les nouvelles technologies.
L’intelligence artificielle menace-t-elle la création artistique ou peut-elle devenir un outil au service des artistes ? À Sète, la peintre calligraphe Claire Marin a choisi d’explorer cette seconde voie. Entre écritures anciennes, peinture, poésie et musique, elle fait dialoguer une pratique millénaire avec les technologies d’aujourd’hui. Rencontre avec une artiste qui refuse d’opposer tradition et modernité.

Il y a quelque chose de paradoxal à interroger une peintre calligraphe sur l’intelligence artificielle. On imagine volontiers la calligraphie comme un art du passé, celui de la plume, de l’encre, du papier et du geste lent. À première vue, elle paraît bien éloignée des algorithmes et des logiciels de création. Pourtant, pour Claire Marin, cette opposition n’a pas lieu d’être.
« Peintre calligraphe, la pratique de cet art ancestral pourrait donner à croire que je suis opposée à toute forme de modernité. Or, c’est plutôt l’inverse. » Voilà qui donne le ton. Claire Marin ne considère pas l’intelligence artificielle comme une ennemie de l’art. Elle s’interroge sur la manière dont un artiste peut s’en emparer sans perdre sa liberté de création.
De l’écriture ancienne à l’intelligence artificielle
Spécialisée dans les calligraphies latine et hébraïque, Claire Marin s’intéresse à l’histoire des écritures, à leurs origines et à leurs transformations. Diplômée de l’ECUJE et de l’Institut Elie Wiesel, où elle s’est formée sous la direction de Frank Lalou, elle a également suivi un cursus d’hébreu biblique.
Cette connaissance des écritures lui donne du recul sur les bouleversements technologiques : « Étudiant particulièrement la généalogie des écritures, j’ai pu observer que dans l’histoire, chaque invention a toujours généré ses détracteurs. »
Elle cite la naissance des alphabets, qui ont remplacé d’autres systèmes d’écriture, puis celle de l’imprimerie, longtemps perçue comme une menace pour l’art du livre.
« C’est dans la nature humaine de se méfier des nouveaux outils, ou au contraire de s’y plonger tête baissée. » Entre le rejet de l’intelligence artificielle et son adoption sans réflexion, Claire Marin préfère une autre approche. « Ces deux postures, à mes yeux aussi extrémistes l’une que l’autre, étouffent une troisième voie qui est celle du dialogue entre passé et avenir. »
Sa proposition tient dans une idée : plutôt que d’opposer deux époques, pourquoi ne pas chercher ce qu’elles peuvent produire ensemble ? « Un dialogue qui permet justement de créer l’harmonie d’un présent dans lequel le “ou” peut devenir “et”. »
À Sète, le corps retrouve sa place
Pour comprendre la démarche de Claire Marin, il faut aussi parler du corps. Car la calligraphie n’est pas seulement un travail de la main. Elle mobilise le mouvement, la respiration, la posture et la concentration.
C’est d’ailleurs pour des raisons physiques que l’artiste a quitté la Bourgogne pour s’installer à Sète, en Occitanie. « La lumière bien sûr, la mer évidemment (elle me manquait, j’ai besoin d’elle), la diversité et la profusion des lieux d’études sur les textes bibliques, et enfin le climat, beaucoup plus adapté à ma discipline. »
Le changement de région répondait d’abord à une nécessité. « Ce fut même la raison principale de mon départ de Bourgogne : l’humidité était telle que mon corps était en lutte, et mes mains plus particulièrement. Cela devenait difficile de calligraphier. Car c’est une pratique qui engage le corps entier. »
À Sète, elle a trouvé un environnement favorable à son travail, mais aussi de nouvelles possibilités de création et de collaboration. « Et quand je suis arrivée à Sète, tout le reste s’est déployé. Ce que je n’aurais jamais pu imaginé. Alors qu’au départ, j’avais juste écouté mon corps… le corps sait vraiment tout ! »
Cette place accordée au corps traverse sa réflexion sur les technologies. Pour elle, l’intelligence humaine ne se résume pas aux seules capacités intellectuelles que les machines cherchent à reproduire. « Alors que notre corps en contient bien d’autres. D’autres que l’IA nous invite peut-être à découvrir. »
Une Bible musicale de 120 mètres
Chez Claire Marin, les lettres ne restent pas enfermées dans les livres. Elles deviennent des formes, des mouvements, des paysages.
L’artiste a développé une écriture picturale fondée sur les sons. Les lettres prennent place sur de grandes surfaces et composent des œuvres où l’écriture se rapproche de la peinture. L’un de ses projets les plus ambitieux s’intitule La Bible musicale. Elle y travaille le Pentateuque sous la forme d’un paysage calligraphié sur un rouleau de 120 mètres de long.

Le projet donne une autre dimension à l’écriture. Il ne s’agit plus seulement de lire un texte, mais de le regarder, de le parcourir et d’en percevoir les rythmes. Cette recherche a conduit Claire Marin à collaborer avec le guitariste et musicien Joël Poupeau. Ensemble, ils ont imaginé des créations dans lesquelles la peinture et la chanson se répondent. « Joël avait déjà adapté mes textes en acoustique, et dont nous avions fait un spectacle voix-guitare. »

Leur travail a ensuite pris une autre direction.
« C’est ma création d’une calligraphie musicale qui nous a amené à élargir notre démarche pour explorer le concept d’une exposition musicale. »
Le principe est simple : associer un tableau à une chanson. « L’idée étant que le public puisse écouter la chanson d’un tableau en le regardant. » La peinture se découvre alors avec les yeux et les oreilles. Une même œuvre devient à la fois visuelle, musicale et poétique.
Claire Marin : quand l’intelligence artificielle entre dans la création musicale
C’est au cours de cette collaboration que l’intelligence artificielle a trouvé sa place.
Claire Marin et Joël Poupeau souhaitaient créer des univers sonores différents pour accompagner chaque tableau. Les compositions acoustiques ne suffisaient plus à certaines de leurs recherches musicales. « Seulement nous cherchions des univers très différents pour chaque œuvre et donc, de pouvoir passer d’un style à un autre avec des orchestrations infiniment plus riches. »
Joël Poupeau utilise désormais un logiciel de création musicale intégrant l’intelligence artificielle. « Cet outil lui permet comme dans un véritable studio d’enregistrement, de composer, orchestrer, adapter sa voix ainsi que tous les instruments qui accompagnent nos chansons. »
Dans leur démarche, l’outil intervient au service d’une création qui existe déjà : les textes de Claire, ses tableaux, les compositions et les choix musicaux de Joël. « Sur ce sujet, il s’avère que je travaille actuellement avec le musicien Joël Poupeau autour d’une création où l’IA est devenue une précieuse alliée. »
Ce qui intéresse Claire Marin, ce n’est pas la prouesse technologique pour elle-même, mais ce qu’elle permet d’expérimenter. « Une diversité qui permet d’entendre les paroles d’une toute autre manière. »

Le duo développe notamment des tableaux musicaux comme Qof et Est-ce l’amour. Leur chanson La peur est bleue est également disponible sur les plateformes musicales.
Ces créations sont présentées dans le cadre de leur travail autour des expositions musicales. À Sète, la Galerie Maïlyn Bruniquel représente le travail de Claire Marin.
L’artiste doit-il avoir peur de l’IA ?
L’utilisation de l’intelligence artificielle dans les arts soulève de nombreuses questions : quelle place reste-t-il à l’artiste ? À qui appartient une création ? Comment protéger les œuvres et les métiers ? Claire Marin n’ignore pas les inquiétudes. Mais elle refuse de réduire le débat à un affrontement entre ceux qui défendent l’art et ceux qui utiliseraient les machines. « L’intelligence artificielle est là. Et la rejeter ne fera qu’attiser sa nuisance. Alors que l’explorer nous offre bien d’autres possibilités. »
Elle défend une relation fondée sur la connaissance et la maîtrise des outils. « La calligraphie enseigne tout autre chose : apprendre à maîtriser plutôt que de l’être soi-même. » Cette phrase résume sa position. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’une technologie peut faire, mais de déterminer ce que l’artiste choisit d’en faire. « Et c’est précisément ce chemin qui peut être enrichissant : entendre d’une autre manière. »
L’intelligence artificielle peut ainsi devenir, selon elle, l’occasion d’explorer de nouveaux modes d’expression, à condition de conserver la liberté de choisir.
Une artiste entre transmission et création
La démarche de Claire Marin ne s’arrête pas à son atelier. Autrice et conteuse, elle intervient également auprès de publics variés.
Elle anime des ateliers et des conférences dans des établissements scolaires, des lieux culturels et en milieu carcéral. Son travail l’a notamment conduite au Musée Paul Valéry à Sète, à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, à l’espace du Judaïsme de Toulouse ou encore à l’Institut français de Tokyo.
Ces activités de transmission prolongent ses recherches sur les écritures et leurs liens avec la culture, l’histoire et les arts.
Peinture, textes, musique, spectacles, rencontres : les projets de Claire Marin circulent entre plusieurs disciplines. Et si sa réflexion sur l’intelligence artificielle rejoint sa pratique de la calligraphie, c’est peut-être parce qu’elle repose sur une même idée : un outil n’a de sens que par ce que l’on choisit d’en faire. « Comme on s’ouvre à l’altérité, à l’étranger, à l’étrangeté. Sans pour autant renier ce que l’on est. »
Il reste une décision qui n’appartient ni aux machines ni aux logiciels.
Claire Marin nous la rappelle dans les dernières lignes de son texte :
« À nous de l’écouter. Et de choisir sa place dans notre destinée. »
Pour découvrir le travail de Claire Marin et de Joël Poupeau :
- Instagram : Claire Marin
- YouTube : La Bible musicale
- Musique : La peur est bleue
- Facebook : Joël & Claire



